Dame Toko Marie Simplicia, quinquagénaire résidant à Cotonou, a vécu une mésaventure avec des systèmes de marketing de réseau. « J’ai énormément dépensé d’argent dans une de ces compagnies chinoises de la place, mais je n’ai rien trouvé. Mon mari et moi, et certains de nos filleuls avons investi environ 8 millions de francs CFA. Une fois mon mari a pris environ 300.000 francs CFA, puis 111.000 FCFA ; après quoi, on apprend que le réseau a chuté et quand tu vas, tu reçois moins de 5000 comme revenu jusqu’à ce qu’on abandonne », témoigne-t-elle. Paradoxe, cette mésaventure ne la décourage pas pour autant. « Après avoir échoué dans les autres réseaux, j’ai voulu découvrir ce qu’on peut gagner réellement avec le marketing relationnel. Avec CleanShield (une compagnie américaine qui propose un complément alimentaire éponyme, Ndlr), il n’y a pas d’abus de confiance comme j’ai pu le constater par le passé », justifie-t-elle.

Le marketing relationnel communément appelé marketing de réseau suscite assez d’engouement au Bénin ces dernières années. Si beaucoup de personnes le considèrent comme une porte vers la richesse et l’autosuffisance, d’autres par contre sont convaincues qu’il s’agit de systèmes d’arnaque. Qu’en est-il ? Enquête…

Les activités de marketing relationnel attirent beaucoup de Béninois. La compagnie chinoise Longrich qui propose des produits de santé et de bien-être, a timidement démarré ses activités au Bénin en 2017. Deux ans après, elle est solidement implantée dans le pays avec plus de 3000 adhérents. « Le nombre de nos adhérents connait une croissance importante. Chaque jour, il y a des adhésions », confie Monsé Senoumagbé, un adhérent et employé au sein de la structure locale de Longrich. Et pour bénéficier des intérêts proposés par ces compagnies de marketing relationnel à coup d’un discours bien roulé, certaines personnes ne lésinent pas sur les moyens. Il y a quelques semaines, Landry H., nouvellement diplômé en Mathématiques, a dû céder des biens pour mobiliser près de 500.000 FCFA sur les 700.000 nécessaires pour son adhésion à Qnet, une société chinoise qui propose des produits de santé et des formations en ligne. « Il faut savoir saisir les opportunités. Leur plan de compensation m’a beaucoup intéressé », s’explique-t-il.

Apparu timidement au Bénin dans les années 80, le marketing relationnel a aujourd’hui pris de l’ampleur. Une vingtaine de multinationales opèrent sur le territoire béninois sans oublier des entreprises locales qui essaient d’utiliser le marketing de réseau pour écouler leurs produits et services ou ceux d’autres sociétés. Au nombre de celles-ci figurent les chinois Tiens et Qnet ; les américains Glnd international, Forever, ; le japonais Enargic international ; le nigérian Happy world meal gate ; le béninois Bio World ; et bien d’autres. Ces structures vendent pour la plupart des produits de santé et de bien-être. Les frais d’adhésion à ces structures varient d’une dizaine de mille à des centaines de mille de francs CFA. Le chinois Qnet qui, selon un adhérent, a revu à la hausse ses frais à près de 700.000 francs CFA, vient en tête.

{{Le « bouche-à-oreille » qui paie}}

Selon les experts, le marketing de réseau est une forme de marketing adoptée par les entreprises pour vendre facilement leurs produits et qui serait plus profitable que la publicité conventionnelle. Apparu aux Etats-Unis dans les années 40 et exploité par des centaines de multinationales, il consiste à miser sur la communication de bouche à oreille en s’appuyant sur le potentiel des consommateurs. « Aujourd’hui, on a remarqué que pour pouvoir mieux vendre son produit, il faut que ça soit via les relations. La publicité média ne marche plus aujourd’hui. Le marketing de réseau se base sur le bouche à oreille », explique Astérix Awignan, promoteur du cabinet de marketing et communication Diamond Light Bénin.

Pour beaucoup de promoteurs de ce service, le marketing de réseau est une opportunité pour les adhérents, particulièrement ceux qui sont en quête d’une source de revenus, principale ou complémentaire. Selon Astérix Awignan, c’est une forme d’entrepreneuriat qui consiste pour l’entrepreneur à faire de la recommandation des produits ou services d’autres sociétés sa source de revenus. Une facilité pour celui qui veut entreprendre avec de maigres moyens. « C’est beaucoup plus flexible, ça ne nécessite pas forcément un local. Déjà avec ton portable, ton ordinateur, tu peux avec ta bouche, tu peux rester dans ta chambre pour faire la promotion des produits ou services d’autres compagnies », éclaire-t-il.

{{Un fonctionnement simple}}

Généralement, les compagnies de marketing de réseau offrent deux possibilités de gain aux adhérents. Ces derniers peuvent devenir des partenaires de la compagnie et écouler ses produits ou services contre des commissions ou développer un réseau de consommateurs en faisant adhérer d’autres personnes à la compagnie aux fins d’être rémunérés selon un plan défini par la compagnie, appelé plan de compensation ou plan marketing. « Une compagnie de marketing de réseau doit pouvoir vous offrir ces deux possibilités, sinon ce n’est pas une compagnie fiable », insiste Caleb Kpoviessi, promoteur du cabinet Label des Petites et moyennes entreprises.

En ce qui concerne les commissions, Caleb Kpoviessi, indique que leurs taux peuvent varier d’une compagnie à une autre. « En effet, lorsqu’on parle de commissions, explique-t-il, ça varie entre 10 et 20%. Mais aujourd’hui pour faire face à la concurrence et pour attirer les clients, certaines compagnies vont jusqu’à 40 ou 45%. »

En fonction des compagnies, il est demandé aux adhérents de faire adhérer 2 à 6 personnes pour démarrer leur réseau, chaque nouvel adhérent devant faire de même pour l’étendre. En contrepartie, la compagnie propose des rémunérations en espèces et en nature allant de simples gadgets aux voitures, voyages dans des villes convoitées du monde, domaines fonciers, bourses de formation, etc. « Quand vous adhérez en achetant des produits, vous devenez partenaires. Ainsi, vous avez la possibilité d’acheter les produits au prix du gros même pour un seul produit et les revendre au prix du détail. Mais, faire adhérer les gens et faire avancer son réseau est plus avantageux », confie Monsé Senoumagbe.

{{Une opportunité controversée}}

Les avis sont partagés sur la fiabilité du marketing relationnel au Bénin. Après avoir essayé plus de trois structures de marketing de réseau, Constant Kindjinhoundé est convaincu qu’il s’agit d’un système d’arnaque. « Ce sont des escrocs, ils disent une chose, après tu constates que c’est le contraire », affirme-t-il.

Moïse Doussoumou, journaliste-chroniqueur béninois au quotidien Fraternité, en quête de solutions de santé préventives, a côtoyé les milieux du marketing relationnel pendant au moins trois ans. Il soutient que le marketing relationnel demande des exigences auxquelles beaucoup de personnes ne seraient pas disposées à sacrifier. « Il y a des gens qui gagnent vraiment gros, mais pour en arriver là, ils ont fait beaucoup d’actions. Dans l’imaginaire de beaucoup, si j’amène peut-être mon mari, trois amis, un collègue, une connaissance, les autres peuvent continuer à faire de même et d’ici quelque temps, je vais commencer à gagner de l’argent. Alors que ce n’est pas ça », souligne-t-il insistant sur le fait que cela demande un investissement physique constant sur au moins trois années.

Monsé Senoumagbe a adhéré à Longrich en 2018 avec 60.000 francs alors qu’il venait d’avoir sa licence en Sciences naturelles. « Aujourd’hui, je gagne en moyenne 50000 francs comme bonus par mois. Et chaque fois que tu montes en grade, les bonus grimpent. Il y a certains de mes leaders qui sont jusqu’à deux millions par semaine ici au Bénin », partage-t-il sur son expérience.

{{Des méthodes qui frisent l’arnaque}}

La plupart des représentants des compagnies au Bénin n’expliquent pas clairement aux prospects, l’étendue de la tâche à accomplir. Ils se contentent au contraire de miroiter les gains aux personnes contactées. Pour Moïse Dossoumou, il ne s’agit aucunement d’une arnaque, mais d’une économie de vérité. « En termes de revenus, il faut dire que les entreprises ne disent pas toute la vérité. Pour attirer des gens, dès la première approche, on ne vous dit pas tout. C’est quand vous adhérez, que vous faites vos premiers pas, que vous tombez, qu’on commence par vous dire le vrai travail à faire, et vous mesurez maintenant l’ampleur de la tâche à accomplir », précise le journaliste-chroniqueur.

La vigilance est pourtant nécessaire. Des arnaqueurs profitent de la notoriété du marketing relationnel pour opérer au Bénin. « Il y a beaucoup d’arnaqueurs qui, sous le couvert du marketing de réseau, proposent du faux. C’est en cela qu’il faut faire des recherches d’abord avant d’adhérer », fait remarquer Moïse Dossoumou.

Astérix Awignan invite également à faire attention aux propositions se rapprochant du système de Ponzi, le même utilisé dans la vaste escroquerie dénommée Icc-Services et consorts. « Si une entreprise se permet de dire qu’elle fait le marketing relationnel sans un produit ou un service, là on appelle ça un système de Ponzi. Ça veut dire qu’on fait l’échange de l’argent et c’est puni par la loi », a-t-il souligné.

D’un autre côté, certaines structures exigent des frais d’inscription aux adhérents en contrepartie d’un kit de démarrage. Ceci avant l’achat des produits ou services. Selon Astérix Awignan, ces frais peuvent aller jusqu’à 30.000 francs CFA. Mais, en France où l’activité est réglementée, ces frais sont interdits par le code de la consommation.

{{Un laisser-aller…}}

Au Bénin, les activités de marketing de réseau échappent au contrôle du ministère du Commerce notamment celui de la direction de la concurrence, une structure sous tutelle du ministère chargée de la surveillance du marché et de la protection du consommateur. « A priori, je dirais que la direction de la concurrence n’est pas officiellement informée des activités de marketing de réseau. Mais en tant que citoyens, nous sommes au courant de ces activités, les gens en parlent un peu partout. Il y a des choses que nous déplorons, nous qui sommes des agents chargés d’animer cette direction, parce que ce que nous devons faire ne se fait pas », a confié un responsable du ministère sous couvert d’anonymat. La loi N° 2007-21 du 16 octobre 2007, portant protection du consommateur en République du Bénin, ou celle N° 2016-25 du 04 novembre 2016 portant organisation de la concurrence en République du Bénin n’ont pas expressément fait cas du marketing de réseau. Cependant, elles protègent les consommateurs contre les publicités mensongères ou trompeuses et les fausses informations. « Lorsque l’information n’est pas vérifiée dans le marketing relationnel, je ne connais pas leur mode de fonctionnement, lorsque les publicités qu’ils mettent à la disposition de la population ne reflètent même pas exactement la véracité des faits, la réalité, s’il y a des éléments cachés derrière, ce n’est pas bien », a souligné l’agent du ministère.

{{Joël NOUMONVI}}
Enquête réalisée avec le soutien financier de l’Ambassade des Etats-Unis près le Bénin