Le Journal de NOTRE EPOQUE

Journal béninois d’investigation, d’analyses et de publicité – Récépissé N° 953/MISPCL/DC/DAI/SCC du 27 mars 2007

Entretien/ Régis Hounkpè, analyste en géopolitique: «La frénésie des coups d’Etat ne peut se justifier»

De 1952 en 2023, l’Afrique a connu 219 coups d’État. Cette situation n’est pas sans conséquence. C’est du moins ce qui est constaté en Afrique de l’Ouest. Avec un recul progressif et de plus en plus prononcé des principes qui régissent le processus démocratique. Mais n’existe-t-il pas des raisons ou facteurs pouvant justifier la résurgence des coups d’État observée en Afrique de l’Ouest de 2020 à ce jour ? Régis Hounkpè, analyste en géopolitique et relations internationales, directeur exécutif d’InterGlobe conseils y répond par la négation.

Notre Époque : Depuis 2020 on observe une résurgence des coups d’État en Afrique de l’Ouest. Quelles sont les principales raisons expliquant ce fait selon-vous ?

Régis Hounkpè : Je peux vous faire des réponses consensuelles ou convenues sur la corruption des élites, la démission de l’Etat, la gouvernance sécuritaire et économique, les relations de compromission avec les anciennes puissances mais le réel problème reste définitivement certains de ces militaires, assoiffés de pouvoir, qui méconnaissent le contrat social et l’Etat de droit qui gouvernent toute organisation de nos sociétés.

Si vous voulez trouver mille raisons pour justifier et légitimer les coups d’État, elles ne seront même pas suffisantes. La frénésie des coups d’Etat ne peut se justifier par des raisons systémiques et inhérentes au fonctionnement des Etats africains ; elle est plutôt le symbole d’hommes en uniformes qui estiment qu’ils peuvent mieux gérer le pouvoir d’Etat mais par la force et la brutalité, en démettant des pouvoirs civils et élus.

Faut-il le rappeler, les coups d’Etat doivent être condamnés avec la dernière énergie et les valider par n’importe quel artifice est inconséquent. Vous pouvez faire le bilan des coups de force qui ont eu lieu depuis trois ans et les questions soulevées pour justifier ces accidents n’ont trouvé aucune réponse, d’un point de vue sécuritaire, économique, politique ou géopolitique.

La non professionnalisation des Forces de défense et de sécurité a-t-elle rendu les institutions démocratiques en Afrique de l’Ouest plus vulnérables aux tentatives de coup d’État en Afrique ?

Je ne valide pas le procès en incompétence et en non-professionnalisation des fds qui affaibliraient la démocratie en Afrique de l’Ouest. Au sein des fds, nous avons justement des armées en Afrique de l’Ouest, professionnelles, républicaines, engagées sur le terrain social, qui démontrent à perfection l’idéal que nous appelons de nos vœux. Nous avons en Afrique de l’Ouest quelques grandes écoles qui préparent les officiers et les chefs militaires sur la dimension d’acquisition de formations sur les institutions démocratiques, la stratégie, la politique, l’histoire militaire, les relations internationales. Et si cela n’est pas suffisant, il est important que le politique donne aux militaires les moyens et les ressources de son mandat et de sa fonction, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières, et qu’en retour, la question de la reconnaissance soit abordée en toute transparence.

Quelles seraient les actions prioritaires à entreprendre pour améliorer la gouvernance dans la région et prévenir les risques de coups d’État ?

La proclamation démocratique n’est pas suffisante car elle ne peut voiler les errements politiques observés en Afrique de l’Ouest ces dernières décennies avec les pseudos-totems des élections, les libertés politiques, économiques, sociales, le partage du pouvoir. Sortons du fétichisme de l’organisation des élections qui ne sont qu’un justificatif pour valider un système politique. Je pense préalablement que l’instruction civique et politique doit guider l’enfance de nos usages en matière de vivre-ensemble pour emprunter une expression suffisamment galvaudée en Europe. L’instruction et l’éducation ont un rôle fondamental, la participation de tous les corps de la société aux grands débats, à la réflexion, à la prospective doivent servir de boussole. Cela ne sera pas de trop pour arrêter les aspirants-putschistes mais ils seront moins enclins à franchir le Rubicon. De plus, je crois en la dépolitisation de nos armées afin qu’elles ne deviennent l’instrument de dessein partisan ou ethnique et de manigances de clans politiques.

Quand vous parlez de « dépolitisation de nos armées» , que faut-il comprendre ?

A travers, la dépolitisation des armées, je fais comprendre que les politiques doivent préserver celles-ci de toute considération partisane. Elles doivent observer un devoir de neutralité dans le cadre de leurs missions républicaines ; ça ne veut absolument pas dire que les militaires n’ont pas de conviction politique, à titre personnel.

Lorsque vous évoquez l’urgence de sortir du « fétichisme de l’organisation des élections, qui ne sont qu’un moyen de valider un système politique», est-ce que cela signifie que l’organisation des élections doit être écartée du processus démocratique en Afrique ?

On érige un peu trop vite l’organisation des élections comme l’alpha et l’oméga de la démocratie alors qu’elle n’est qu’une des étapes, certes essentielle, mais non déterminante. Nombre de pays organisent des élections dont on sait qu’elles ne servent que des agendas et des desseins inavoués.

Faut-il pour cela ne plus considérer l’organisation des élections comme un principe inhérent de la démocratie ?

Non, ça reste inhérent mais sous nos tropiques, on doit d’abord privilégier l’éducation citoyenne.

La démocratie est-elle gage de bonne gouvernance ?

Je crois davantage à la progression vers l’Etat de droit et une gouvernance équilibrée. La démocratie reste un idéal.

Propos recueillis par Arnauld KASSOUIN

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