Le Journal de NOTRE EPOQUE

Journal béninois d’investigation, d’analyses et de publicité – Récépissé N° 953/MISPCL/DC/DAI/SCC du 27 mars 2007

LES CHRETIENS ET MUSULMANS AFRICAINS SONT LES CATALYSEURS DU RACISME ANTI-AFRICAIN.

Le mythe biblique de Cham et les Africains

Cette histoire de ladite malédiction de Cham est tirée de la légendaire histoire de l’ivresse de Noé (Genèse 9, 18-27), comme je l’ai souligné en introduction. Elle rapporte comment, quelque temps après l’épreuve du Déluge, Noé est surpris par l’un de ses fils, Cham, ivre et dans le plus simple appareil. À son réveil, apprenant ce qui s’était passé, Noé maudit Cham en la personne de son fils, Canaan, le condamnant, lui et sa descendance, à demeurer esclaves : « Maudit soit Canaan ! Qu’il soit pour ses frères, le dernier des esclaves ! » (Genèse 9, 25). Une malédiction encore redoublée par la bénédiction que le vieux patriarche accorda successivement à Sem et à Japhet, les deux autres frères de Cham, et une malédiction asservissant Canaan à chacun d’eux (Genèse 9, 26-27). Le chapitre suivant (chapitre X) dit ensuite comment Noé a réparti les nations de la Terre entre ses trois fils (Sem, Cham et Japhet).

C’est à partir de ces quelques versets ténus ‒ qui contiennent la fameuse malédiction ‒ que l’idée fixe d’une justification religieuse de la nature servile des Noirs africains est née, et ensuite utilisée dans le monde musulman et le monde chrétien pour justifier l’injustifiable : la traite des Noirs… Nous connaissons les conséquences dramatiques pour nos frères et sœurs africain(e).s. Comment cela a-t-il été possible, d’autant plus que, nulle part dans le récit de cette malédiction de Canaan (et non de Cham), il n’est question de la couleur de peau ? Nulle mention, en effet, de la couleur de peau des fils et petits-fils de Noé dans ce chapitre de la Genèse. D’où vient l’interprétation erronée de ces versets ?

Des spéculations racialistes

Parmi les grands penseurs chrétiens des premiers siècles (les Pères de l’Église) qui spéculent sur ce récit, Origène (185-253), figure dominante de la théologie chrétienne avec Saint Augustin, est le premier à noircir Cham, bien que la noirceur qui l’intéresse n’épargne personne, comme le précise François de Medeiros (1985). Prenant la suite, les Rabbins, entre la fin du IIIe siècle et le début du IV e siècle, vont broder abondamment sur ce récit en liant le comportement de Cham à la couleur de sa peau. Les sources rabbiniques de cette période suggèrent que Cham se rendit coupables de divers actes de mauvaise conduite ‒ l’un de ses fils, Koush, aurait été conçu durant le déluge, alors que les relations sexuelles dans l’Arche étaient proscrites. Comme punition Cham et Koush ont eu la peau noire. La littérature islamique, en contradiction avec le Coran, emboîtera le pas en véhiculant les préjugés racistes sur l’offense de Cham pour justifier la traite des Noirs…

Dans l’Europe chrétienne, c’est à partir de la seconde moitié du XVII e que ce récit de ladite malédiction de Cham est utilisée plus fréquemment contre les Noirs, et ce de plus en plus massivement. L’idée que les Noirs d’Afrique sont les descendants maudits de la lignée de Cham en vue de justifier leur esclavage prendra de l’ampleur et trouvera un écho un peu partout au fur et à mesure que le phénomène de la traite des Noirs s’amplifiera aux XVIII e et XIX e siècles. Cette idée devenue quasiment un dogme se retrouve dans un nombre de textes importants de l’époque coloniale (de. Maurile de Saint Michel en 1652, de Moreau de Chambonneau en 1674, de J.B. du Tertre, en 1667, de Bellon de Saint-Quentin en 1764, etc.). Les missionnaires de l’époque en parlent abondamment sans jamais la remettre en cause. « Ce qui est certain, écrit Alphonse Quenum, c’est que l’opinion faisant des Noirs les malheureux fils de Cham était si profondément acquise que les grands fondateurs d’ordre, dont on ne peut soupçonner la bonne foi, l’utilisaient au XIX e siècle comme raison de leur commisération pastorale sans paraître se poser les questions d’exégèse et de théologie que cette malédiction imposait à la doctrine d’un salut universel » (A. Quenum, 1993, p. 35).

L’interprétation spécieuse de ce récit légendaire (Genèse 9,18-27), ce non-sens biblique, aura la vie dure. Elle servira à justifier l’apartheid en Afrique du Sud. Elle est aujourd’hui heureusement décrédibilisée par l’exégèse scientifique de la Bible et tombée en désuétude. Il faut en finir avec les spéculations haineuses et le racisme. Ecoutons Achille Mbembe : « Nous devons, en ce siècle, mettre un terme à cette horrible pratique qui aura confiné les Africains à ne jamais se déplacer que dans des chaînes. Il faut désenchaîner les corps noirs, arrêter de les souiller, et ouvrir, pour nous-mêmes, une nouvelle page de notre longue lutte pour l’affranchissement et la dignité ».

Reynolds Michel

Sources :

COGUERY-VIDROVITCH, Le postulat de la supériorité blanche et de l’infériorité noire, In FERRO Marc (dir), Le livre noire du colonialisme, Robert Laffont, 2003

QUENUM Alphonse, Les Églises chrétiennes et la traite atlantique du XV e Siècle au XIX e siècle, Kartala, 1993.

MBEMBE Achlle, Peut-on être étranger chez soi, Libération/Idées, 14/11/2019

MEDEIROS François, L’Occident et l’Afrique (XIII – XV Siècle, Kartala/c.r.a., 1985